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C'était le 21 Septembre 2008 au château de Clermont :

Remise de la Plume d'Or à Valère Novarina

Cher Valère Novarina,


Puisqu'il m'incombe aujourd'hui, au nom de la Société des Auteurs Savoyards, de présenter à cette assemblée le personnage que vous êtes, qu'il me soit permis, avant d'évoquer votre oeuvre, de commencer par quelques considérations biographiques.

Valère Novarina, vous êtes Savoyard, et même précisons le, Haut-Savoyard, ce qui n'est pas rien, pour nous, vos compatriotes. Car si vous êtes né en 1947 à Chêne-Bougeries dans la banlieue de Genève, c'est à Thonon-les-Bains, côté France, que vous avez vécu vos années de jeunesse. Votre père était un architecte réputé, qui laissa pour la postérité, en particulier dans notre région, de nombreuses et fort belles réalisations. Quant à votre mère, elle était une comédienne de talent. C'est donc dans ce milieu tout imprégné d'art que vous avez grandi. Devenu adulte, vous étudiez la philosophie et la philologie à la Sorbonne. Vous vous immergez dans la Divine Comédie de Dante. Vous rédigez un mémoire sur Antonin Artaud théoricien du théâtre. Vous faites l'ascension du Mont Blanc. Vous parcourez à pied, et cela me touche particulièrement, l'itinéraire Thonon-les-Bains - Nice, et vous traversez la Corse. Vous êtes dessinateur et peintre. Vous écrivez et devenez progressivement dramaturge. Et c'est plus particulièrement ce dernier aspect de votre talent que nous célébrons aujourd'hui.

Il y a peu encore, je ne savais presque rien de vous et de votre oeuvre, si ce n'est par quelques articles de journalistes ou de critiques littéraires, sous la plume desquels revenaient sans cesse les mêmes mots, les mêmes expressions : « une langue venue d'ailleurs », « des mots éclatés, ou inattendus », « formant de véritables rébus », « une parenté avec le cirque » etc... Jusqu'à un certain soir de 2007 où, devant mon poste de télévision, je suivis in extenso votre pièce « L'Acte Inconnu » qu'on jouait dans la cour d'honneur du palais des papes au festival d'Avignon. A priori, tous ces mots que je viens de citer : « éclaté, rébus, etc... ne me disaient rien de bon, car d'une manière générale, je n'aime pas trop les approches modernistes de notre langue, la préférant pure et académique. C'est donc par simple curiosité que je m'imposais ce rôle de spectateur.

Contre toute attente, moins de cinq minutes après les premiers échanges des acteurs, le charme opéra. Alternance de rire et de gravité ; mais jubilation totale du début à la fin. Je revois encore avec hilarité cette scène où un homme vêtu de rouge, « Le Déséquilibriste » traverse lentement le plateau avec une planche d'au moins 3 m sur l'épaule, s'arrête au milieu du parcours et déclare gravement aux spectateurs, sur un ton monocorde: « je suis la parole portant une planche... » Je ne saurais dire pourquoi cette scène m'a touché, comme tant d'autres d'ailleurs ; je ne sais pas expliquer ce mystère, mais toujours est-il que ça à formidablement marché...

Dans cette pièce, on y parlait une langue première, éclatée, souvent teintée de loufoquerie provoquant l'hilarité, ou bien empreinte de gravité, sur des questions essentielles ; et cela pouvait rappeler, jusque dans la forme-même, les tragédies antiques d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide. Mais Aristophane n'était jamais loin, et souvent le rire l'emportait, à la faveur de scènes cocasses qui conduisaient à la jubilation mais aussi à la prise de conscience de nos propres ridicules. On a dit de vous que « [vous nous faites] rire alors que les travers soulignés pourraient nous faire grincer ou bondir de colère ». Tragédie donc, gravité ; mais aussi, comédie qui, comme disaient les anciens, « castigat ridendo mores » ; elle corrige les moeurs par le rire. Dans tous les cas, un langage étrange, venu d'on ne sait où, qui actionne de mystérieuses résonances sans doute en rapport direct avec nos plus intimes profondeurs, un langage que vous portez seul et sans peur ; ce qui a fait dire à certains que vous êtes « un auteur inclassable qui ne cherche pas à être classé ».

Ainsi, votre écriture tient souvent du miracle ! C'est, à n'en pas douter, de cette éblouissante originalité qu'elle tire toute son importance, et par là qu'elle s'impose dans le grand concert de la littérature française. Et c'est précisément pour cela, Cher Valère Novarina, que nous tenions à vous honorer aujourd'hui.

 
Léo Gantelet

Tag(s) : #A Valère NOVARINA