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LE COMPOSTELLE JAPONAIS

 

par

 

Léo GANTELET




 


À quoi comparer
Notre vie en ce monde?
À la barque partie
De bon matin
Et qui ne laisse pas de sillage.

Manzei







PREFACE

 

Est-il antinomique de parler d’un Chemin de Compostelle Japonais ?

Le Chemin vers St Jacques ne peut-il être que Galicien, Espagnol, Français au mieux Européen ?  Peut-on trouver, au Japon, ou ailleurs, d’autres « Chemins de Compostelle » ?

Léo GANTELET répond à nos questions en nous invitant à le suivre sur l’une des îles du Japon, SHIKOKU, la plus petite des quatre grandes îles de l’archipel nippon. Il a en effet parcouru, en pèlerin, le sentier qui relie les quatre-vingt-huit temples de la Sagesse.

En lisant son passionnant récit, j’ai parfois songé aux nombreux asiatiques que j’ai souvent rencontrés sur mes propres parcours vers Compostelle, en France ou en Espagne. Chacune de ces rencontres était pour moi une interrogation : pourquoi ces Japonais, ces Chinois, ces Vietnamiens ou autres suivaient-ils cet itinéraire chrétien, alors que tout, sauf dans de rares cas, les différenciait  du contexte jacquaire ?

Mais inversement j’ai imaginé, en lisant le texte de Léo, les questionnements des Japonais eux-mêmes, riverains ou pèlerins de ce Chemin des quatre-vingt-huit temples, qui ont vu passer cet Européen insolite parcourant leurs lieux sacrés…

Cependant ne suffit-il pas de réfléchir simplement au fait que, dans toutes les religions, sous toutes les latitudes, le pèlerinage existe…qu’il est un moyen indispensable pour aller au-delà de l’horizon, pour dépasser son petit domaine personnel et pour gagner une autre rive sur laquelle chacun espère trouver une humanité renouvelée.

Il existe dans notre monde une multitude de lieux sacrés…Croyants ou incroyants, convaincus ou sceptiques s’y rendent en foules pour prier, réfléchir, racheter leurs fautes, se soumettre à une obligation religieuse, assurer leur salut, se dépasser, découvrit un ailleurs, s’éloigner d’un monde qui ne les satisfait plus, décanter leur conscience, découvrir un Dieu qu’ils espèrent…

Comme sur nos Chemins de Compostelle, l’île de SHIKOKU a vu son environnement évoluer depuis douze siècles…l’urbanisation est arrivée…les sites sauvages deviennent plus rares…les beaux sentiers ne sont plus la constante…beaucoup de pèlerins utilisent des moyens de transport modernes et confortables…le goudron envahit…Nos coquilles ne sont pas là pour indiquer la bonne direction, mais des mains, gravées depuis des siècles dans la pierre, indiquent l’itinéraire pour trouver le temple suivant. Parfois le style de balisage est plus récent. Qu’importe après tout, car le Pèlerin, quelles que soient la couleur de sa peau, sa race, sa culture, son histoire, et quel que soit le lieu où se déroule son périple, au-delà du contexte religieux qui est le sien, a quitté son univers quotidien, il a abandonné sa vie ordinaire, sa maison et les siens pour aller vers un ailleurs géographique et surtout vers un ailleurs spirituel. Au bout de son chemin qui est à la fois voyage physique et voyage intérieur, il aura sans doute rencontré quelqu’un, Dieu peut-être…lui-même, modeste pèlerin, sûrement.

En Galice, sur la Meseta, dans les Pyrénées, en Aubrac comme sur l’île de SHIKOKU notre Pèlerin a surmonté des obstacles, il a subi des douleurs, il a eu des illuminations inattendues loin de la vie artificielle de nos cités, il a eu aussi ses désespoirs…la lenteur du temps qui s’écoule au rythme de son pas régulier, qui le fait avancer à une vitesse ridicule par rapport à celle des moyens modernes, a transformé ce marcheur en Pèlerin, qui n’a pour bagage que ce qu’il est, pour charge que son passé, parfois suffisamment lourd. Sa marche devient souvent prière, quelle que soit sa référence religieuse, elle provoque sa mutation… Il reviendra un jour de Shikoku, de Compostelle ou d’ailleurs…mais le Pèlerin qui revient n’est certainement plus le marcheur qui partait hier .

Merci, Léo, pour ce magnifique récit qui nous fait partager ta préparation et la réalisation de ton Pèlerinage du Compostelle Japonais et qui nous communique tes enthousiasmes ! Beaucoup parmi ceux qui te liront rêveront d’aller eux aussi dans l’île de SHIKOKU. Beaucoup ne pourront sans doute pas réaliser ce rêve. Qu’ils n’oublient pas que SHIKOKU, comme COMPOSTELLE, comme la Sagesse, célébrée par les temples que tu as visités, se trouve souvent tout près de chez eux…il leur suffit de partir, sac sur le dos et bâton en main, pour découvrir d’autres beautés, d’autres chemins, d’autres temples où ils trouveront la même Sagesse universelle et éternelle. Ils reviendront utilement transformés.

« Le flot de la rivière coule sans fin et l’eau n’est jamais la même ; les bulles qui crèvent la surface des étangs s’évanouissent, se reforment et ne durent guère ; dans ce monde, les hommes et leurs demeures sont comme les bulles. » écrivait le japonais KAMO no CHOMEI (1155-1216) dans ses « Notes de ma cabane de moine » (1212)…Nos sentiers sont, tous, à la fois identiques et différents, ceux qui les suivent, marcheurs ou pèlerins, apparaissent, s’évanouissent et se reforment…comme les bulles des étangs, sous tous les cieux de notre terre.

  
Maurice DEPAIX
Président de l’Association Rhône-Alpes des Amis de Saint-Jacques




















 

 


Chapitre 01

 

J'irai à Shikoku

 

Sur un simple mot

le songe prend son envol

au loin l’archipel

 

J'irai probablement à Shikoku ; comme j'étais allé, voilà sept ans, à Compostelle. Cette décision m'était venue d’un coup à partir d'une banale lecture dont j'avais immédiatement senti l'impact au centre de mon esprit. C'était une page d'une revue jacquaire à laquelle j’étais abonné depuis mon pèlerinage de 1999, écrite par un certain Dr Thierion qui vivait à Thonon-les-Bains.

                                                                                                   

En quelques phrases, le médecin expliquait qu'il apprenait le japonais et que, ayant découvert l’existence du pèlerinage de Shikoku, il avait décidé de se lancer dans l'aventure : pour mieux voir le Japon, disait-il ; mieux rencontrer les gens ; pour mieux connaître l'âme japonaise si différente de l'âme occidentale, en apparence tout au moins. Ayant mis ce projet à exécution, le docteur Thierion, dès qu'il avait un peu de liberté, partait pour le Japon et, à raison de quelques étapes selon le temps dont il disposait, reprenait son chemin là où il l'avait laissé à la fin de son précédent séjour. Et cela, avec la ferme intention d’y retourner autant de fois que nécessaire afin d'aller jusqu'au bout de l'itinéraire. Le comble de l'histoire était qu’ignorant quasiment tout du chemin de Compostelle, il avait appris ce qu’il en était par la bouche de pèlerins japonais sur le chemin de Shikoku. De retour en France, il s'était informé, et n'avait pas tardé à s'engager, aussi, sur le chemin de Compostelle. Si bien que désormais, il menait les deux aventures de front et en alternance : un tronçon de Compostelle, un tronçon de Shikoku, un tronçon de Comp... Et ainsi de suite.

 

Après le brillant éclair plein de promesses, que la lecture de cet article avait déclenché en moi, j'eus une envie immédiate d'en savoir davantage. Aussi, je me précipitai sur Internet dans l'espoir d'obtenir des informations sur ce lointain itinéraire ; j'en obtins quelques-unes où il était question de cette île de Shikoku et de ce chemin de pèlerinage qui en faisait le tour en 88 temples. Ce soir-là, il était trop tard pour appeler le docteur Thierion au téléphone, aussi, je me contentai de trouver son numéro dans les pages blanches d'Internet et de le noter.

 

(…)

Chapitre 05

 

Haru-san

 

En ses éclats rouges

la fleur d'équinoxe attend

les ors de l'automne

 

Après le petit déjeuner, nous sommes repartis, toujours ensemble, vers le temple 4, que nous avons atteint vers 11 heures. Bouddha avait bien fait les choses. Une petite pèlerine tout en blanc, dans le pur appareil du henro* traditionnel, nous avait dépassés en chemin. Nous avions alors échangé un furtif bonjour. Un peu plus tard, nous l'avons dépassée à nouveau, puis elle nous a rattrapés. Au fur et à mesure de ces rencontres, nous nous adressions des sourires de plus en plus appuyés ; jusqu'à échanger quelques mots en japonais, puis à faire route commune sur le dernier kilomètre avant le temple 4.

 

Là, nous avons fait, elle et moi, nos dévotions ensemble et elle m'a retenu sur son portable un hébergement pour le soir au temple 6.

(…)

De fait, Haru-san allait me conduire, au moins pour aujourd'hui, tout droit vers ma prochaine étape. Si bien que mes premières appréhensions s'en trouvaient levées comme par magie. Je ne pouvais m'empêcher de rapprocher cet épisode de certaines rencontres décisives, tombées à point nommé elles aussi, lorsque j'étais sur le chemin de Compostelle.

 

Nous avons alors marché, elle et moi, jusqu'au temple 5. Et là, après y avoir fait, toujours ensemble, nos dévotions, nous avons mangé sur le pouce, assis sur un banc, les maigres réserves qu'elle avait emportées avec elle. Et nous sommes repartis vers le temple 6.

(…)

 

Je m’imprègne de toutes les splendeurs de ce chemin, et singulièrement, du symbolisme selon lequel il a été établi. En premier lieu, il y a cette belle métaphore qui, concrètement, conjugue les notions de  progression et de progrès. Progression géographique, matériellement marquée par la visite des temples et les étapes ; progrès intérieur, spirituel, censé conduire le pèlerin de  «l’Eveil» au «Nirvana», en passant par «l’Ascèse» et «l’Illumination». Le chemin est en effet marqué par chacun des quatre territoires, des quatre préfectures, ou « Ken », qu’il traverse. D’ailleurs, le nom  « Shikoku » lui-même, signifie  « quatre pays » (shi = 4, koku = pays). Les 23 premiers temples, situés dans la préfecture, ou le ken, de Tokushima sont associés à «l’Eveil». Les temples 24 à 39, dans le ken de Kochi, sont associés à «l’Ascèse». Les temples 40 à 65, dans le ken de Ehime, sont ceux de «l’Illumination». Les temples 66 à 88, dans le ken de Kagawa, appartiennent au «Nirvana». Voilà qui symbolise à merveille la quête d’élévation de celui qui, un jour, se met en chemin.

 

Chemin faisant, j'écris mon aventure personnelle ; j'essaye de trouver un itinéraire cohérent qui conduise vers quelque chose de plus élevé, de plus noble, de plus tranquille aussi. Une voie qui ne soit pas forcément un rail, mais dont je puisse sortir à certains moments, de folie par exemple, pour mieux y revenir ; Rien de pire qu’une vie éclatée, chaotique, sans trajectoire définie. Le chemin des 88 temples est une parfaite métaphore de ce parcours idéal auquel aspire éperdument le chercheur de vérité. Vérité, sagesse, c'est la même chose ; notre capacité à discerner la première conduisant à la seconde.

 

Comme il en va de la musique, le chemin de Shikoku adoucit les moeurs. Cela était déjà largement vrai pour le chemin de Compostelle, mais il me semble que ça l'est encore davantage pour celui des 88 temples, tant ce dernier apparaît comme imprégné de la douceur du bouddhisme.

 

(…)

Tag(s) : #Leo au Japon Shikoku